26/04/2005

Lorsque le temps s'arrête

 

J’ai 13 ans, je suis sur les bancs d’école des bons pères jésuites.

 

Innnne est à plus de 100 kilomètres. C’est un petit village comme un autre qu’à même pas encore de centre sportif. Est-ce que j’en ai seulement déjà entendu parler ?

 

J’ignore qu’il y a une Brune, à l’autre bout du territoire, en train de rêver à je ne sais quoi sur les bancs d’écoles d’un Institut de bonnes sœurs.

 

J’ignore qu’un jour on se rencontrera et qu’elle viendra déposer sa main sur mon épaule pour lire ce que je suis en train de t’écrire.

 

Les ordinateurs sont pour moi de grosses machines avec de grosses lampes et des bandes magnétiques. Je suis à cent lieues de me douter que c’est grâce à ces machines et à une grande toile qu'un jour nous pourrons nous parler.

 

 

 

Je viens d’apprendre un truc dingue. Le prof d’histoire, sans doute un peu poète, nous a annoncé qu’entre le 4 et le 15 octobre 1582 toutes les guerres s’étaient arrêtées. Aucun condamné à mort n’avait été exécuté. Aucune épidémie n’avait été frapper la planète.

En fait, entre le 4 et le 15 octobre 1582, c’est la terre elle-même qui s’est arrêtée de tourner.

 

Tu ne me crois pas, je sais c’est incroyable.  Incroyable mais vrai !! comme on dit à la TV. C’est fascinant, tu sais que le temps puisse ainsi s’arrêter durant 10 jours juste parce qu’un pape l’a décidé !

 

 

Je suis assis sur mon banc d’école. Le cours d’histoire bel et bien terminé… Hélas !  Je suis en pleine interro de maths et je dois expliquer par un jeu de symboles et de lettres pourquoi deux droites parallèles ne vont se rejoindre qu'à l’infini.

 

J’en sais rien moi. Pourquoi on veut à tout prix les faire se rejoindre, d’abord ? On peut pas les laisser tranquille les droites parallèles ?

 

Moi aussi je voudrais que le temps s’arrête, juste une heure, que je puisse quitter cette fichue classe ou au moins aller piquer dans mon cahier ces formules de géométrie auxquelles je ne comprends rien et les recopier sur cette fichue feuille d'interro.

 

On n’entend que les stylos qui crissent sur le papier. Ils sont tous le nez sur leur feuille. Le prof est assis sur sa chaise, il regarde par la fenêtre. Le voilà en train de bailler, la bouche grande ouverte. Tu peux bailler, espèce de crabe. Décroche-toi la mâchoire, tiens !

 

Mais c’est qu’il est en train de faire,  ce con ! Qu’est-ce qu’il fout là à rester ainsi la bouche ouverte ?!

 

Silence complet dans la classe. Je vois à deux mètres de moi une mouche. Je vois ses ailes, suspendues dans l’air. Je regarde autour de moi. Personne, plus personne ne bouge. Et l’autre, toujours en face avec sa grande gueule béante. Mais je rêve !

 

Je fais de grands gestes. Je crie ‘COUCOU’ à tue tête, pas de réaction.

 

 

Il faut que je fasse un autre test !

Je prends un élastique et un bout de papier.

Tu crois que depuis ma place, j’y arriverais ?

Premier essai à côté, deuxième essai contre le tableau.

Le troisième en plein dans le mille, entre les rangées de dents de l’abruti. Je suis un as !

 

Tiens, et la rouquine, assise deux rangs plus loin. Tout le monde a rigolé d’elle parce qu’après les vacances, elle s’est ramenée avec deux balles de tennis sous son T-shirt.

Tu crois que c’est vraiment des balles de tennis ?

Et si j’allais voir... et si c'était tout doux au creux de ma main... 

Non, ce serait péché et je devrais le dire à la confesse.

 

Allez, je vais pas rester là. Je sors ! 

Je suis dans la rue.

Les gens sont figés en plein dans leur action comme à Pompei.

Y en a qui sont vraiment ridicules.

Un chien lève la patte le long du mur, peut-être pour l’éternité.

Sur la place, quelques uns sont assis à la terrasse du café, je m’amuse à échanger les consommations.

Vous preniez un thé citron ? Tenez voilà une bière !

J’espère que je serai là pour voir leur tête, si tout à l'heure l’horloge se remet en marche !

 

Eh, là bas, plus loin ! le type qui sort de sa voiture !

Mais c’est une Ferrari !! une vraie, une rouge avec le petit cheval dessus ! J’ai exactement la même en miniature à la maison ! ! !

 

Là, désolé mais  je laisse pas passer l’occasion !

Monsieur, vous permettez que je retire les clés de vos mains ?

Merci c’est bien aimable. Je vais juste faire un tour et je vous la rapporte.

 

Ouah, le cuir, quel confort ! Je mets en marche !Le moteur ronronne et puis mugit. Quel pied, le bruit d’une pareille bagnole dans ce grand silence ! Quel rêve mon gars ! Je suis parti. Si je sais conduire ? Bien sûr, j’ai vu comment mon papa faisait.

 

Je voudrais voir là mer. Et pourquoi pas après tout ? C’est un peu compliqué sur l’autoroute parce qu’il faut se faufiler entre les voitures à l’arrêt mais je me débrouille pas trop mal. Pour le moment, j’en ai bousculé que trois ou quatre.

 

M’y voici déjà.  J'ai tant rêvé de la mer, depuis la rentrée. La mer c’est mes vacances, mes origines...

Avec ma ferrari, je vais rouler sur la plage, comme dans les films.  

Hop,  je descends le long de la digue.

 

 

Eh bien zut !

Voilà que je m’enfonce !!

Les roues envoient des montagnes de sable derrière moi mais je n’avance plus d’un centimètre.

 

Tant pis, je sors et je marche un peu. 

Il y a juste deux ou trois personnes figées, face à la mer.

Les vagues sont comme gelées. Période glaciaire...

Les mouettes sont des éléments de mobile immobiles, fixes, au dessus de l’eau.

 

Je ne m’y retrouve pas.

 

Je voudrais entendre le bruit des vagues au loin, respirer l’air du large à pleins poumons, sentir le vent dans les cheveux....

 

Il ne se passe rien.

 

J’ai l’impression que tout est mort autour de moi.

 

Je vais m’asseoir dans les dunes.

 

Je crois que j’ai un peu le cafard.

 

Je veux sortir d'ici ! 

 

J’ai peur de rester ici toute ma vie, bloqué dans cet univers où rien ne se passe…

 

Je me couche sur ce sable de décor de théâtre.

 

Je ferme les yeux,

 

Je voudrais oublier. Au moins revenir en arrière...

 

 

 

 

Le prof referme sa bouche, semble surpris, part d’une quinte de toux. 

Il finit par sortir un mouchoir pour y cracher le truc qui l’a fait tousser.

C’est un petit morceau de papier...

 

Il se redresse brusquement, nous dévisage tour à tour l’air inquisiteur mais tout le monde est penché sur sa feuille d’interro. Même moi qui le regarde à travers ma frange jusqu'au bout du nez.

 

Résigné, il se rajuste, jette un coup d’œil à l’horloge au mur.

-          Mesdemoiselles, messieurs, le temps est à présent écoulé. Tout le monde dépose son stylo. Dubois, veuillez ramasser les copies.

 

 

Maintenant, je me prépare à  passer plusieurs semaines avec la trouille au ventre.

Pas à cause du zéro en maths, ça j’ai l’habitude.

Mais parce que j’imagine les détectives de la police, avec leur grande loupe, en train de regarder les empreintes que j'ai laissées sur le volant d’une voiture de sport, ensablée quelque part à l’autre bout du pays.

 

 

C’est déjà loin tout ça et c’est vrai qu’enfant j’en ai rêvé souvent, que le temps s’arrête,  lorsque celui-ci n'en finissait pas d'avancer et que j’en pouvais plus d’être coincé sur les bancs de l’école.

 

Je me racontais alors des histoires. Maintenant je les écris. Pendant une heure, ici, le temps s’est arrêté…

 

On parlait de quoi déjà ?

 

Du 4 au 15 octobre 1582

Le Ve postulat d’Euclide

 







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Commentaires

A propos du temps J'ai lue votre article que je trouve bien intéressant même si je n'ai pas tout compris. Je voulait aussi vous communiquer une expérience que je vit depuis maintenant un mois.
J'ai en effet un trou dans ma nuit du 26 mars au 27 mars. Je ne parvient pas à me souvenir de ce que j'ai fait durant une heure.
En plus, depuis il se passe des choses bizares dans ma vie.
Quand je vais au Cinema, j'arrive au milieu du film. Si j'ai un rendez-vous, je me retrouve toute seule. Je rate tout mes trains et voilà.
C'est quelque chose de très étrange.

Écrit par : L'Incontournable blonde | 27/04/2005

A toi l'Incontournable J'ai lu ton comm.
Très étrange en effet...
N'oublie pas de mettre ta montre à l'heure d'été.

Écrit par : L'Instruit | 27/04/2005

magnifique j'ai voyagé un petit moment juste en lisant ce texte encore bravo

Écrit par : intrusion | 29/04/2005

A toi, Intrusion Bonjour, Monsieur, (Madame ?) Mystère

Qui semble avoir déjà eu affaire à l'Intrus en tout cas...

Écrit par : Indescriptible | 29/04/2005

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