25/05/2005

A day in the life

J’aime  percevoir la vie à travers les reflets mouvants, le bruit des images, la couleur des mots, le parfum des sons…

 

Je suis un enfant du surréalisme,  né un peu sur le tard, sans doute.

Quand j’ai débarqué sur terre,  Magritte était déjà trop vieux, Salvator Dali trop riche et Boris Vian trop mort.

 

J’ai eu pour nourrice  la doctrine des bons pères jésuites. Ils m’ont communiqué  la pensée, le cartésianisme, la rigueur, l’action réfléchie et le discernement. Ils m’ont même appris à me passer de Dieu, comme de  Saint Nicolas. Un simple effet secondaire de leur héritage.

 

Mais comme à beaucoup d’autres ils ont  permis aussi que continue à scintiller en moi sous le boisseau de leur enseignement cette petite flamme de folie qui m’anime encore.

 

Celle-ci s’est libérée lorsque j’ai eu 18 ans, au sortir de l’école,  à l’appel de la vie. J’ai alors explosé. J’ai voulu étudier les tréfonds de l’esprit humain sous toutes ses coutures et par tous les moyens, j’ai  tapissé ma chambre de peintures de Dominique Appia,  lu presque  tous les romans de celui qui ne m’avait pas attendu pour mourir, mélangé la nuit et le jour au gré des rencontres et des premières insomnies.

 

Jusqu’au jour où mon existence est partie vers d’autres chemins. Ma vie s’est canalisée, j’ai quitté ma chambre au lit  devenu brusquement trop étroit, et ses peintures de Dominique Appia, ses livres de Boris Vian, les laissant à la poussière.

 

 

 

Pourtant, il est étonnant de voir comme une pensée, une lecture peut resurgir d’entre les trous de la mémoire même vingt ans après, au choc d’un simple évènement.

 

L’évènement  fut amené l'an passé par mon Tonton, qui s’est éteint comme il avait vécu, paisiblement malgré les souffrances.

 

Il a fait le choix de sa propre sortie, tournant le dos aux us et coutumes ancrés depuis des générations dans les pavés usés des églises, sous les voûtes sombres et dans les vapeurs d’encens, marquant son indépendance vis à vis de toute religion ou philosphie, et ne gardant que ces deux phrases, apprises de mes grands parents et qu’il  nous a laissées comme ultime message :   « aimez vous les uns les autres et ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse ».

Que peut-on dire de plus ?

 

Mon Tonton maniait parfaitement l’humour, involontairement parfois,  irrévérencieusement souvent et toujours jusqu’à l’absurde. En cela je l'admire encore. C’est pourquoi je ne puis m’empêcher de penser aussi à ses funérailles surréalistes comme à un message d’outre tombe de sa part.

 

Nous nous sommes tous retrouvés, sous le soleil, au crématorium de G. pour la cérémonie sobre qu’il avait désirée,  et qui m’a replongé malgré moi dans « l’Ecume des jours »,  abandonné sur ma table de nuit depuis plus de 20 ans.

L’enterrement abominable de Chloé.  Il y avait de ça…

 

Le surréalisme commence avec la traçabilité des cendres, quand tu déposes sur le cercueil une plaque en céramique, restituée à la famille en même temps que l’urne, pour prouver qu’on n’a pas donné, pour gagner du temps, les restes du type incinéré juste avant.  Parce que c’est  déjà arrivé et qu’à certains endroits c’était monnaie courante, tout simplement.

 

Mais tout ça n’est rien par rapport à ce qui s’est passé durant la cérémonie,  lorsqu’on nous a collé comme accompagnatrice une bonne femme, à côté du cercueil, un micro à la main, l’œil rivé sur les 45 minutes chrono. Une bonne femme qui a commencé par réciter quelques phrases sans âme et hors propos avec l’émotion du supermarché quand on demande à la caisse 3 le responsable boucherie.

 

Une bonne femme qui, débutait chaque phrase par les mots  ‘le défunt’.

Dis-moi, bonne femme, as-tu seulement cherché à connaître son prénom, au défunt, avant de t’adresser ainsi à sa compagne qu’il avait serrée dans ses bras durant près de 60 ans,  à qui il avait donné trois enfants, qu’il avait regardée vieillir et qu’elle avait vu s’éteindre ?

As-tu pensé à ses trois enfants, mes cousins, présents dans cette salle, aux  petits enfants de mes cousins venus l’accompagner une dernière fois ?

 

Je sais, on t’impose d’en faire douze par jour, des cérémonies, pour remplir  tes 38 heures semaine. On t’oblige ainsi à entrouvrir les lèvres encore et encore, comme d’autres doivent entrouvrir… les deux métiers semblent si proche.

 

Tout en gardant l’œil sur l’horloge,  tu as mollement tendu le micro aux  présents qui voulaient honorer la mémoire du ‘défunt’.  Je t’ai entendue soupirer lorsqu’on  t’a demandé de te déplacer  trois mètres pour apporter le micro au frère aîné du défunt, pratiquement aveugle et qui voulait aussi dire au revoir à son compagnon de toujours. Tu as eu la décence de ne pas exiger de supplément de prix pour traitement spécial.

 

Heureusement, nous avons géré le temps qui nous était imparti et n’avons pas dépassé les 45 minutes. Je n’oserais pas imaginer la façon dont tu aurais interrompu la séance.

 

Une fois arrivé le moment de la crémation. On nous a fait patienter dans une salle avec sandwiches, café et boissons. Il était l’heure de midi. Les prix des consommations étaient affichés sur les tables, sans doute pour que les présents sachent combien la famille du défunt serait facturée. Il y avait aussi des tableaux au mur. Par moment je me demande si des prix ne figuraient pas également sur des étiquettes au bas des tableaux mais je pense que je rêve…

 

Enfin, nous avons récupéré les cendres. Du cercueil il ne restait qu’une petite boite. Toi la Bonne femme, tu étais à nouveau là avec tes phrases mémorisées dignes à se torcher le cul.

L’espace d’un instant j’ai regretté l’église et les vapeurs d’encens, la messe et le curé qui avait au moins le respect, même incompatible avec mes croyances…

 

Ici le respect se paye et, comme dans l’Ecume des jours, j’ai compris que mon Tonton n’était pas très riche.

Heureusement, nous avons ensuite regagné le soleil, un entrepreneur des pompes funèbres humain qui a trouvé le ton juste pour remettre les cendres à la famille et aider à la dispersion, au cimetière du village de mon tonton.

Boris Vian est retourné à sa poussière. Tout s’est terminé dans la sérénité.

 

Pour ma part, je me fiche bien de ce qui arrivera à ma vieille carcasse une fois que je n’y serai plus. Je souhaiterais moi aussi une cérémonie simple, détachée de toute religion, de toute philosphie, mon seul souhait est qu’on respecte à ce moment là ceux qui restent,  qu’on leur donne juste un peu de tendresse, ou alors un sourire ou bien avoir le temps.


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Commentaires

Tu as raison même la mort lasse, ennuie... se banalise
...

Écrit par : Fléa... | 25/05/2005

Incroyable tout ce que tu viens d'écrire rejoint à 100% ma pensée et vision des choses. Serait-ce parce que je suis aussi "fils" de jésuite ? bon wee-end.

Écrit par : mik | 27/05/2005

C'est gai ce post :))) J'ai beaucoup aimé encore une fois cette mise en scène,
et surtout cette fin,
J'aimerai moi aussi que je puisse recevoir la même.
( le plus tard possible )...
Passée te remercier de tes visites,
et te souhaiter à mon tour plein de soleil,
pour ce WE .
Je pense en recevoir énormément demain.
Passe me voir et tu comprendras...
J'invite ta douce également quand elle pourra bien évidemment.
Je t'embrasse Mister AL :)

Écrit par : Frany | 28/05/2005

*** Après la dispersion des cendres de papa au crématorium de G... il y a cinq ans et le même scénario, nous avons décider, mon frèe, ma soeur et moi, d'organiser nous-mêmes, les funérailles de maman, au même endroit, selon son désir, le 17 mai dernier.
L'acteur de service en est resté bouche bée ! Tout, nous avion tout préparé ...quasi du premier au dernier mot prononcé ...de la première à l'ultime musique diffusée ...
Maman, pour elle, nous avons conduit ses funérailles, comme elle l'aurait désiré !
Sauf à la "cafétaria" où divers shows sont inévitables ...car tout se passe à la chaîne !!!
Mais enfin, notre coeur est en paix.
Cordial bonsoir à toi.
Jean-Pierre

Écrit par : Jean-Pierre | 29/05/2005

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