21/02/2006

Un pont vers l'infini

 

 

Hier soir, dehors, le nez dans les étoiles.

 
Il aurait suffi d’un rien pour tomber dans le ciel.

Pas un souffle, pas un nuage, rien ne m’en sépare.

 

Ca ne t’a jamais pris, cette sorte de vertige ?

 

Quitter cette  terre sphère suspendue dans le vide, poussière dans l’univers.

 

Brusquement, tu te détaches, toi, micromolécule, et tu tombes dans l’infini.

 

Tu es qui, toi, avec tes soucis, tes montagnes d’importance ?

Ton voisin à qui tu  fais la gueule depuis cinq ans pour un piquet de clôture qui empiète chez toi ?

Les traites de ta bagnole encore à payer à cause de ces jantes en alu que tu ne regardes même plus et que t’en a niqué une contre cette putain de bordure ?

Et l’effet de serre qu’il faudrait agir quand même  pour tes gosses plus tard,  et que fait le Gouvernement  ?

Et le prix du mazout ? Et comment tu vas payer les sports d’hiver alors ?

 

Et toute cette violence gratuite déversée continuellement par la télé et comment veux-tu que tes enfants aient encore des valeurs ?

Et la montée du fanatisme obscurantiste m’enfin ils se prennent pour qui ceux-là ?

Et cette terre gangrenée d’humanité, de guerres et de surproduction consommée….

 

Regarde-toi de plus haut, tu vois encore ta planète ?

 

Elle n’est même plus un point lumineux, une fois passée Saturne.

Toute la misère du monde n’est plus rien. Ton soleil devient une étoile parmi d’autres, la voie lactée une simple galaxie comme il en existe des milliards, disséminées en grappes minuscules dans le vide intersidéral.

 

Et s’éloigne encore et encore…

 

Tu arrives à l’endroit où l’espace et le temps se rejoignent….

 

Tout semble si simple à présent…

 

Et si l’ univers n’était que le fruit de l’éternuement d’un démiurge quelconque, d’une pollution nocturne au cours d’un rêve humide…

 

Sur une des particules éjectées,  à quinze milliard d’années de là, des êtres qualifiés d’intelligents se perdent en conjectures sur ce qu’ils appellent le Big Bang.

 

Un peu plus loin, sur une autre particule, quatrième planète d’un système solaire double situé à 28243 parsecs du centre de la galaxie M87, allongé au bord d’un océan d’acide sulfurique, un shmurtz perçoit à intervalles réguliers de 7 cycles une sensation désagréable au niveau du côté médian de son plasme.

 

Il ne s’imagine pas que cette sensation résulte d’un signal d’onde assimilé par ses capteurs énergétiques, et émis 62 millions d’années auparavant depuis la troisième planète d’un système solaire quelconque d’une galaxie voisine, par  un relais satellite tous les dimanche soir (GMT+1). La résonance magnétique responsable de cette sensation désagréable amplifiée par le signal TV correspond à  la voix d’un être vivant de race humaine qui répondait à l’époque au nom de Guy Carlier.

 

Un lent feulement dans le ciel me ramène sur terre. Sous les étoiles, un couple de points lumineux clignote et descend doucement vers l’Est, pour aller atterrir un peu avant  Liège.

Le pont vers l’infini est rompu. Je retire, collée à mes lèvres, la cigarette morte et l’écrase sous le talon, je jette un œil au piquet de clôture du voisin, noyé dans la pénombre, frissonne dans l’air givré tout en pensant au mazout à commander demain, traverse la terrasse vers la chaleur et la lumière…

22:50 Écrit par 0 | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |